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Manifeste pour une pictarchéologie

Le géocodage est en pleine expansion sur Internet, avec des outils comme Google Earth et Maps, Géoportail et leurs mashups. Cette dynamique des informations repérées selon leurs latitude et longitude sur une image satellite, annonce-t-elle un nouveau paradigme : une « pictarchéologie » ou archéologie de l'image ?


Une image satellite et une profusion de marqueurs : tel est le géocodage.

L'image satellite en ligne

Le propre des révolutions paradigmatiques (selon T. S. Kuhn) est leur quasi invisibilité au moment où la révolution se produit. Non seulement invisibilité, mais aussi lutte de l'arrière-garde, des conservateurs, des tenants mordicus de l'ancien monde qui ne veulent ni voir, ni entendre parler du nouveau paradigme qui se profile à l'horizon. Longtemps invisible, le nouveau paradigme révolutionnaire ne deviendra visible qu'après coup, à une étape ultérieure de l'histoire des idées. Or, avec la diffusion en ligne, sur Internet, gratuite et publique des images satellites et de la cartographie qui les accompagne, nous sommes en train d'assister à l'une de ces révolutions invisibles.

Longtemps l'image satellite est restée un produit hors de prix, réservé à certaines entreprises qui pouvaient en tirer une plus-value ou aux administrations, financées par nos impôts, pour pouvoir nous contrôler, élaborer des projets d'aménagement ou répondre aux besoins des forces armées. Et puis, des cartes satellites de basse résolution ont commencé à apparaître en version imprimée, en tant que produits plus esthétiques qu'informatifs (accrocher le monde, son pays ou sa ville, en poster dans sa chambre). De son côté, l'Internet ne pouvait pas ne pas s'emparer de cet accès aux informations cartographiques et satellitaires. MapQuest[1], en 1999, introduisit brièvement des images satellites dans son système de cartographie, mais les a retirées peu après devant certaines difficultés techniques. Elles furent réintroduites en 2006 dans ce système. Mappy, en 2003, a introduit des photos aériennes dans son service de cartographie en ligne. Mais l'année charnière fut certainement 2005. Presque simultanément apparurent les outils du puissant Google[2] (Google Maps et Google Earth) et celui de la NASA (World Wind). En 2006 le français Géoportail, alors en phase de test. En 2005, Microsoft publia son propre outil de cartographie en ligne Windows Live Local, successivement baptisé Windows Live Maps, Live Search Maps, Virtual Earth, au fur et à mesure des améliorations apportées au système, notamment l'introduction des images en 3D en 2006. Chaque année de nouveaux outils de cartographie en ligne apparaissent : Yahoo Local Maps, Via Michelin, TerraServer USA... leurs fonctionnalités étant de qualité et de performance variées. Désormais, si l'on considère le plus performant de ces outils d'imagerie satellitaire, Google Earth, le grand public a les moyens d'un accès gratuit et permanent à une véritable Terre virtuelle, sous la forme d'images satellites couvrant les moindres recoins de la planète, en couleurs presque réelles, avec une définition d'image de médiocre à excellente (pour certaines grandes villes du monde).

Géocodage : relier le ciel et la Terre

Cependant, le plaisir de regarder la Terre d'en haut (même si Google Earth permet d'esquisser le relief et d'incliner la vue), ne pouvait durer qu'un temps. Comme a pu le dire A. Korzybski (en parlant des liens entre modèle et réalité) : « la carte n'est pas le territoire ». Une image satellite n'est qu'un modèle graphique de la Terre et en ce sens, passée l'émotion esthétique, sa pragmatique ne peut advenir qu'à la relier au monde réel, aux territoires. A l'instar d'une religion moderne, l'image satellite devait naturellement s'adjoindre des systèmes pouvant relier le ciel et la Terre, afin que cette image venue de l'espace devienne utile, afin qu'elle puisse jouer pleinement son rôle originel, celui d'une référence à la réalité du terrain. Pour parler comme les linguistes, l'image est le signifiant, peuplée de signes et de symboles, qui renvoient à ce qui est signifié, au référent Terre, terrain, aux choses réelles que l'on peut voir et entendre et toucher lorsqu'on a les deux pieds bien posés sur le sol. Mais pour relier ainsi le ciel et la Terre, une autre révolution, en parallèle, était nécessaire, celle du numérique.

Si le premier appareil de photo numérique est apparu en 1981 (le Mavica de Sony), il fallut attendre la fin des années 1990 pour que le numérique se démocratise (baisse des prix et explosion des modèles) et que les résolutions atteignent un niveau intéressant pour des images de qualité (10 millions de pixels ou plus). Une autre révolution importante pour notre propos est celle du GPS. Ce système de positionnement spatial et terrestre a été longtemps l'apanage de son créateur : l'armée américaine. Puis, dès l'an 2000 (sous l'impulsion du Président américain Bill Clinton), le grand public a pu accéder à des niveaux de précision intéressants (environ 20 mètres ou moins) pour des applications pratiques, comme le positionnement de véhicules, la randonnée, la navigation en mer ou le vol... En même temps, tout comme pour l'image numérique, les systèmes GPS se sont aussi démocratisés. Actuellement, pour une centaine d'euros il est possible d'acquérir un petit récepteur GPS de randonnée dont la précision est des plus correcte.

Révolution de l'image satellite et révolution numérique ont donc fait synergie pour relier le ciel et la Terre et nombre de systèmes en ligne permettent à des administrations, des entreprises, aussi bien qu'à tout un chacun de « cartographier » l'image satellite, de lui adjoindre des symboles, des marqueurs, des images, précisément localisés, géolocalisés, par leurs latitude et longitude, un clic de souris sur ces marqueurs donnant diverses informations à propos du réel, du terrain concret qui se trouve sous l'image satellite.

Cette activité qui consiste à référer l'information à un positionnement géographique en latitude et longitude, porte désormais un nom... anglais, bien entendu : le geocoding, que l'on peut aisément traduire par « géocodage ». Si l'on se réfère, soyons modernes, à l'encyclopédie participative en ligne « Wikipédia »[3], le géocodage est un processus d'assignation d'identifiants géographiques (comme des codes ou les coordonnées géographiques en latitude-longitude) aux dispositifs d'une carte et à d'autres enregistrements de données, comme les adresses d'une rue. On peut aussi géocoder un média, par exemple, l'endroit où une photographie a été prise, une adresse IP[4] et tout ce qui comporte une composante géographique. Avec les coordonnées géographiques, les dispositifs peuvent alors être placés sur une carte et entrés dans des Systèmes d'information géographique. Un géocodeur est la partie d'un programme informatique ou un service (en ligne) qui aide à ce processus de géocodage.

La même encyclopédie définit un terme apparenté, le « geotagging »[5] : parfois appelé Géocodage, est le processus par lequel on ajoute des métadonnées d'identification géographique à divers médias tels que des sites Web, des flux RSS[6] ou des images. Habituellement, cette donnée concerne les coordonnées en latitude et longitude, bien qu'elle puisse aussi inclure l'altitude et des noms de lieux. Le géocodage fait aussi référence au processus qui consiste, à partir de données non repérées géographiquement, à les convertir en coordonnées géographiques. Le « geotagging » peut aider les utilisateurs à trouver une grande variété d'informations spécifiques à des lieux. Par exemple, on peut trouver des images prises à proximité d'un lieu donné en saisissant latitude et longitude dans un moteur de recherche d'images « géotaggées ». Les services d'information « géotaggée » peuvent aussi, potentiellement, être utilisés pour trouver des news, des sites Web ou d'autres ressources.

Pour Wikipedia, « geocoding » et « geotagging » semblent similaires. Toutefois, la redondance de deux termes signifiants presque exactement la même chose n'est jamais très bonne dans une langue. L'un des deux est inutile ou bien il faut affiner définitions et usages pour pouvoir les distinguer. La suggestion que nous faisons ici, et dont nous prenons l'entière responsabilité, est de considérer le géocodage comme un processus général, global, d'assignation d'un positionnement géographique (généralement la latitude et la longitude) à une information, alors que le « geotagging », que l'on pourrait traduire par « géomarquage », représenterait une partie (certainement essentielle) du processus de géocodage, qui consiste à « marquer » l'information, en référence à de multiples techniques de marquage, comme les métadonnées EXIF dans les fichiers graphiques (images, vidéos). Il y aurait donc une hiérarchie conceptuelle entre géocodage et géomarquage, dans un rapport de la partie (geotagging) au tout (geocoding).

Quant au terme français de « géolocalisation » (géolocaliser)[7], on peut sans doute le réserver à des opérations en amont du géocodage/géomarquage, c'est-à-dire la mise en place et l'utilisation de systèmes, non plus en soft, mais en hard, permettant le géocodage ultérieur, comme le fait de mettre des balises GPS sur une flotte de véhicules, dans des téléphones portables, au cou d'un tigre ou sur l'aileron d'un requin.

Refermons à présent cette parenthèse sémantique et reprenons le fil de notre sujet en nous intéressant aux deux principaux systèmes de géocodage que sont Google Maps et Google Earth. Il s'agit de plus, de métas systèmes au sens où ces systèmes peuvent héberger d'autres systèmes (c'est d'ailleurs leur principale vocation), par le moyen de technologies informatiques plus ou moins complexes à mettre en œuvre. Ainsi, n'importe quel internaute peut-il faire du géocodage et, avec un minimum d'apprentissage, créer et placer un marqueur sur Google Maps ou Google Earth et réaliser ainsi un hyperlien, à partir de l'image satellite, vers diverses informations concernant ce point sur l'image. Il peut s'agir d'informations textuelles, d'images ou de vidéos provenant d'un site Web.

Ici, il est important de préciser une hiérarchie de l'information en quatre niveaux. Naturellement, au premier niveau, la trame de base, nous avons la carte, qui peut être une carte classique, symbolisant routes, cours d'eau, villes, limites administratives et frontières d'états. Ou bien, il peut s'agir d'une image satellite (dont la résolution peut varier de quelques mètres à quelques centimètres pour les résolutions les plus hautes[8]) ou encore d'une combinaison, superposition, des données cartographiques sur l'image satellite (le mode hybride).

Au second niveau d'information, sur la carte/image, sont placés les marqueurs ou balises (markers, placemarks). Les marqueurs se présentent comme des icônes de différentes tailles, formes, couleurs. Dans son système My maps, Google Maps propose une palette de 84 marqueurs. Google Earth, de son côté, en propose 114. Cependant, il est possible de trouver des bibliothèques de marqueurs ou d'en réaliser soi-même à l'aide d'un logiciel de traitement d'images capable de sauver au format PNG.

Le troisième niveau d'information se décompose en deux sous-niveaux : d'abord le titre ou nom du marqueur qui peut apparaître au simple survol de la souris sur le marqueur ; puis, une fenêtre d'information (info window) qui s'affiche lorsqu'on clique sur le marqueur. Cette fenêtre d'information, qui ressemble beaucoup aux bulles des bandes dessinées, peut comporter des informations textuelles, des images, voire une vidéo, des liens qui nous conduisent au quatrième niveau. Mais encore des liens fonctionnels, que l'on peut garder en tout ou partie lors de la réalisation d'un marqueur. On trouve, par exemple, un lien pour faire de ce marqueur la localisation par défaut sur laquelle pointera la carte (Make this my default location dans Google Maps) et des liens pour demander au système de générer un itinéraire « Vers ce lieu », « A partir de ce lieu » (Get directions : To here - From here).

Enfin, le quatrième niveau d'information nous fait quitter le système de géocodage et, à partir de liens externes affichés dans la fenêtre d'information du marqueur, il est possible d'accéder à des sites Web, évidemment « en lien » avec le lieu indiqué par le marqueur sur la carte. Un exemple pour illustrer cette hiérarchie des niveaux d'information. Dans Google Earth, sachant que l'image satellite est le premier niveau d'information, cochez dans la liste des layers (« Infos pratiques ») « Caractéristiques géographiques » et vous verrez apparaître, pratiquement au milieu de la France, un... volcan ! Le marqueur orange symbolisant un volcan en éruption est le second niveau. Survolez ce marqueur avec le curseur de la souris et apparaît, à côté du marqueur, le troisième niveau d'information, un titre : « Chaîne des Puys ». Puis, en cliquant sur le marqueur, ce troisième niveau se complète par l'apparition d'une fenêtre d'information qui présente : le promoteur du marqueur (en l'occurrence la Smithsonian Institution - Global Volcanism Program »), avec son logo. Le titre en lien avec la localisation du marqueur : « Chaîne des Puys - France » ; une image photographique montrant les Puys (anciens volcans), un texte (en anglais) donnant des informations géographiques, volcanologiques et géologiques à propos des volcans éteints (depuis plus de 6 000 ans, ouf !) de la Chaîne des Puys. Enfin, dans cette fenêtre d'informations s'affichent aussi des liens vers le niveau 4 d'information, les sites externes. Ces liens vont vers le site de la Smithsonian Institution, vers une vue agrandit de l'image et vers le Global Volcanism Program. Dans cet exemple, les trois liens donnent sur des pages différentes du même site et n'apportent guère plus d'information que celle présente dans la fenêtre d'information (niveau 3). D'autres marqueurs, comme ceux des aéroports, sont encore plus pauvres et n'ouvrent qu'une petite fenêtre d'information affichant un titre et de simples liens fonctionnels (par exemple, voir l'aéroport « Charles De gaulle » à Paris). Par contre, si vous cochez le layer « Infos géographiques du Web », les marqueurs « Le meilleur de Google Earth Community » et « Wikipedia », donnerons généralement bien plus d'informations, tant au niveau 3 que 4. A présent, examinons plus en détail deux de ces systèmes, sans doute les plus importants actuellement.

Google Maps

Google Maps est sans doute le plus dynamique des métas systèmes de géocodage en ligne. Grâce à son API[9], n'importe quel internaute, organisation, administration ou entreprise, peut situer sur une carte du monde ou une image satellite, diverses informations géocodées. Par exemple, le « Local Business Center »[10], qui va permettre à une entreprise de situer son siège sur une Google Maps et de créer un lien vers une fiche qui, elle-même, présentera un ou plusieurs liens vers les sites web de cette entreprise. L'installation de l'API Google Maps nécessite quelques compétences de base en HTML et JavaScript, aussi, Google Maps a-t-il créé une interface en ligne à partir de l'onglet « Mes cartes », avec laquelle un internaute peut facilement, simplement en manipulant sa souris, créer sa carte personnalisée : marquer des emplacements sur une carte ou une image satellite à l'aide de diverses icônes, tracer des lignes ou des formes pour mettre en valeur des itinéraires ou des zones, ajouter du texte, des photos et des vidéos. Par la suite, l'internaute peut tout aussi facilement publier sa carte sur le Web. Cette publication pouvant être privée ou publique et, dans ce dernier cas, la carte ainsi marquée se retrouve référencée dans les divers outils de recherche de Google (Google, Google Maps, Google Earth).

Pour avoir une idée du nombre et de la diversité des applications de Google Maps il suffit de se rendre sur les forums « Google Maps Mania », « Google Earth Blog » ou « Mibazaar » pour se rendre compte de cette dynamique de l'image et de l'information géocodées. Ici un terme doit être explicité, celui de mashup[11], qui signifie « un site Web ou une application [informatique] qui combine des contenus en provenance de plus d'une source dans une expérience combinée »[12]. Dans le cadre de l'API de Google Maps, les mashups sont tous les sites web qui intègrent cette API et d'autres informations pour en tirer une œuvre nouvelle et originale, un nouveau service.

Donnons quelques exemples : LiveLook qui localise des webcams dans le monde entier ; ThursdayClub qui localise les bars, les restaurants, les boîtes de nuit, les hôtels... ; Roll'n'Zoom qui géolocalise des endroits remarquables sur la planète ; MapWii qui localise les joueurs de la console de jeu Nintendo ; Pikeo, Flickr, entre autres, qui permettent de localiser diverses images souvenir comme un album photo à l'échelle du monde... De simples internautes proposent des Google Maps : qui de ses meilleurs terrains de golf, qui des étapes de son voyage de deux semaines en Australie, qui des différents parcs à thème et d'attraction qu'il a pu visiter et ainsi de suite...

Les mashups donnent lieu à une créativité débordante, voire débridée. Le site « The Long and Winding Road Map » retrace sur une carte de Londres l'épopée des Beatles, de leurs écoles primaires, jusqu'à leurs concerts et pochettes de disques. Vous voulez tout savoir sur tous les tremblements de terre dans le monde durant la semaine écoulée, rendez-vous sur le site de « Earthquakes In The Last Week », qui vous donnera pour chaque événement : date, heure, magnitude, localisation et géomarquage, avec en plus un lien vers un site gouvernemental d'information. Le site « Geology.com » montre une image satellite du monde dont les marqueurs indiquent tous les impacts météoritiques visibles de l'espace du fait de leur taille (plusieurs kilomètres de diamètre). L'évolution des taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans dans le monde entre 1990 et 2005 ; les 500 femmes les plus riches des États-unis ; les villes d'Amérique (USA) où l'on consomme le plus d'alcool ; les meilleurs acteurs du cinéma bollywoodien et ainsi de suite... L'actualité n'est pas non plus oubliée et, par exemple, un hommage est rendu aux 32 victimes du massacre dans le collège Virginia Tech, tandis qu'un autre site permet de resituer le drame en affichant sur une carte les récents coups de feu survenus dans divers établissements scolaires de par le monde (les USA sont en tête, on s'en serait douté).

Google Earth

Du côté de Google Earth on retrouve la même dynamique pour relier le ciel et la Terre. Quelques exemples. Panoramio qui permet de placer des photos sur le globe terrestre ; Wikipedia, l'encyclopédie participative en ligne, qui géocode ses informations. Plus généralement, Google Earth donne la possibilité de localiser sur la planète restaurants, cafés, bars/clubs, hôtels, commerces, services, transports (comme les aéroports, les gares), des sites et villes touristiques (avec, par exemple, TurnHere qui propose des vidéos), parcs et zones de loisirs, parcs nationaux, stades, terrains de sport, de golf, stations de ski, des services collectifs comme écoles, universités, lieux de culte, pompiers, hôpitaux... Plus « globalement », la très dynamique Google Earth Community, au travers de son forum offre un nombre sans cesse croissant de liens entre ciel et Terre. Par exemple, des panoramas du monde (images en 360°) avec le site GeoImages, les phares des États-unis avec LightHouseFriends, les parcs nationaux sous l'égide de l'Unesco, des informations touristiques, militaires, historiques, géographiques, concernant les peuples et la culture, les sports et les loisirs, des lieux remarquables et exceptionnels, l'écologie et l'environnement... la liste ne saurait être exhaustive.

On peut encore poursuivre, avec l'American Institute of Architecture qui localise diverses réalisations architecturales ou chantiers en cours sur le continent nord américain. Trimble Outdoors propose des circuits de randonnée : on y voit le tracé du circuit sur l'image satellite, les balises qui jalonnent le parcours et, à ce jour, le système prévoit d'intégrer photos, vidéos et enregistrements sonores.

La puissance de Google Earth est telle qu'il permet d'envelopper le globe terrestre de cartes anciennes (par exemple, une carte du globe terrestre de 1790 du Capitaine Cook, une carte de 1733 concernant l'Empire britannique couvrant une bonne moitié des actuels États-unis, un plan de la ville et des faubourgs de Paris en 1716, New York en 1836, etc.). Tracks4Africa présente sur le continent africain, lieux touristiques, éloignés et ruraux, l'emplacement de sources et oasis dans le désert, des lacs, des barrages, des hôtels, cafés, restaurants, terrains de camping, des circuits routiers, des stations service, des sites archéologiques, des monuments et ainsi de suite... La European Space Agency, de son côté, présente des phénomènes remarquables vus de l'espace, comme des séries de vagues de 2 kilomètres de large à la sortie du Détroit de Gibraltar en Méditerranée, une floraison de plancton en plein océan, les feux de forêts au Portugal, la pollution pétrolière en mer, des volcans en activité, des vents de sable, etc. Discovery géolocalise des levés de soleil dans le monde entier et des lieux touristiques.

De plus, Google Earth s'inscrit, tout comme son cousin Google Maps, dans l'actualité et l'événementiel et de nouveaux contenus sont sans cesse géocodés, comme les zones de conflit et de guerre, un atlas de l'évolution de notre environnement, les divers projets de protection de l'environnement, comme l'Institut Jane Goodall qui présente une sensibilisation à la survie des grands singes. Par ailleurs, Google Earth situe sur le globe terrestre : volcans, tremblements de terre, montagnes, plans et cours d'eau et ainsi de suite... De fait, on n'arrêterait jamais l'inventaire, dans la mesure où le système et la communauté qui le nourrit apportent en permanence de nouvelles informations de manière dynamique. Par exemple, en 2007, l'élection du nouveau Président de la République en France a donné lieu à la présentation des résultats pour chacune des villes et villages du pays (offrant au passage une information inédite : les limites administratives des 36 000 communes françaises) !

Google Sky

A signaler aussi que depuis août 2007, Google Earth peut basculer sur une représentation du ciel étoilé, Google Sky (ciel), permettant la même exploration de l'univers que celle de la planète Terre, avec des marqueurs (par exemple, pour telle planète, telle étoile, galaxie, trou noir…), le marqueur permettant d'accéder à des informations scientifiques sur l'objet ainsi pointé et à des images issues des télescopes. Google Sky possède aussi son propre layer, permettant de sélectionner l'affichage des divers marqueurs : les constellations, l'astronomie d'amateurs, les images du télescope spatial Hubble, la Lune, les planètes, un guide des galaxies...

Les nouvelles fonctionnalités cartographiques

Les systèmes de géocodage comportent un certain nombre de fonctionnalités de base qui les rendent bien supérieurs à la traditionnelle carte routière sur papier. Tout d'abord la fonctionnalité de recherche, évidente : entrez un nom de lieu, voire une adresse complète (numéro et nom de voie) et le système trouve et affiche la portion de carte concernant ce lieu en plaçant un marqueur sur le point précis correspondant à l'adresse indiquée.

Une autre fonction dérivée est celle d'itinéraire. Vous saisissez le lieu de départ, celui d'arrivée et le système trace sur la carte le chemin à suivre et vous donne en supplément un guide textuel de l'itinéraire du style « Prendre la sortie vers A62/E72/L'Autoroute des Deux Mers vers Bordeaux/Paris - Prendre la sortie 6-Aiguillon vers Mont-de-Marsan/Tonneins/Casteljaloux ». Certains systèmes ne donnent qu'un itinéraire standard, qui passe généralement par les grandes voies, les autoroutes. Tandis que d'autres systèmes, comme Via de Michelin, proposent différents itinéraires selon les options choisies : Conseillé par Michelin, Rapide, Court, Économique, Découverte. Pour les itinéraires en ville : Piéton, Vélo. D'autres préférences sont en option : Autoriser la sortie du pays, Favoriser les autoroutes, Éviter les péages, Éviter les vignettes, Éviter les liaisons maritimes...

Tout récemment, Google Maps a commencé à nous faire descendre sur le plancher des vaches avec son système Street View, qui permet dans certaines villes (comme San Francisco, New York, Las Vegas, Denver, Miami), de visualiser des points de vue du sol en images panoramiques de 360° et de virtuellement « se déplacer » le long des rues[13]. On peut, par exemple, arpenter le célèbre Golden Gate Bridge à San Francisco, comme si on y était. La promenade virtuelle permet, en plus du panoramique, de tourner au coin des rues, de revenir sur ses pas et de zoomer. On peut ainsi explorer des paysages et espaces urbains, accéder à des points de vue surprenants, voir la façade des restaurants, des musées, des hôtels, etc. Street View doit, bien entendu, s'étendre partout dans le monde. Son ergonomie manque toutefois actuellement de fluidité.

Dans Google Earth, la fonction itinéraire se double d'une étonnante fonction de « lecture » de cet itinéraire. Faites cet essai : cliquez sur l'onglet « Itinéraire », entrez un nom de ville dans chacun des deux champs « De » et « Vers » et cliquez sur le bouton pour lancer la recherche. GE affiche aussitôt l'itinéraire sur l'image satellite (filet violet), présente une description détaillée de l'itinéraire en texte et, de plus, donne la possibilité de virtuellement « suivre » cet itinéraire en cliquant sur le bouton flèche « Lancer la visite ». Assis confortablement dans votre fauteuil d'internaute, vous aurez l'impression de survoler l'itinéraire comme dans un hélicoptère !

Puisque nous sommes dans Google Earth, indiquons une autre fonction intéressante : la 3D. En effet, cet outil de géocodage permet, d'une part, de montrer le relief des paysages (il suffit de cocher l'option « Relief » du panneau des layers (« Infos Pratiques ») et, d'autre part, de visualiser des versions en trois dimensions des immeubles et monuments des villes. Pour cela, cochez dans « Infos Pratiques » l'option « Bâtiments 3D ». Allez, par exemple, à Paris. Utilisez deux autres fonctions intéressantes de Google Earth, l'inclinaison et la rotation de la vue et vous verrez se détacher sur l'horizon la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, les tours et l'Arche du quartier de la Défense à Puteaux. Faites la même expérience cette fois à New York... Époustouflant ![14]

Enfin, dernière fonction, Google Earth ne se contente pas de montrer des images satellites, il est aussi capable de situer les contours des images anciennes, qui se sont juxtaposées et recouvertes, depuis 2002 jusqu'à ce jour. Pour mettre en œuvre cette fonctionnalité il suffit de se rendre tout au bas du layer, à Digital Globe et de sélectionner la période de son choix pour apercevoir le dessous des cartes[15]. On devine au passage la trajectoire des satellites, qui tournent autour de notre planète en prenant clichés sur clichés, comme des paparazzi insatiables.

Le paradigme de la nouveauté et du remarquable

Au sein de cette profusion dynamique, de cette effervescence du géocodage, existe-t-il un ou des standards, un ordonnancement, des protocoles ? Oui et non. Nous allons voir qu'un certain nombre de directives ou de préconisations existent, afin de canaliser quelque peu l'information, mais sans qu'elles soient réellement contraignantes. En même temps, il n'existe pas de standards reconnus de présentation des informations et les systèmes de géocodage et leurs mashups ne visent pas de buts généraux. Le géocodage est ainsi ouvert à la pleine et sauvage créativité de chacun, ce qui donne une grande diversité des thèmes, comme on a pu le montrer, mais aussi une grande amplitude dans la qualité de l'information, qu'il s'agisse de sa richesse, de ses formats, de ses supports, comme des compétences techniques mises en œuvre. Entre la dizaine de marqueurs sur une Google Maps d'un site personnel égaré quelque part sur la toile de l'Internet et le site institutionnel ou commercial qui a su créer une carte dynamique, ouvrant sur des informations multimédia (images, vidéos, sons), des textes de qualité et de nombreuses références externes, accessibles par hyperliens, il y a tout un monde. La question que l'on peut se poser à présent, si l'on veut poursuivre cette exploration-analyse du géocodage, est de savoir s'il existerait des invariants au sein de cette hétérogénéité, des lois générales dans cette diversité, qui permettraient de mieux comprendre le phénomène et peut-être d'en esquisser l'évolution présente et à venir.

La première chose que l'on remarque est l'exigence implicite ou explicite de nouveauté et de remarquable. En ce sens, il existe une sorte de convention, de morale infuse, qui consiste en deux focalisations : 1) à préférer et encourager une centration sur l'espace (on ne doit pas géocoder n'importe quoi, mais rechercher des points signifiants et significatifs de l'espace Terre vers l'espace carte) ; 2) à préférer et encourager une centration sur le temps, avec là encore, une recherche de dates significatives ou de la récence. En parallèle à ces focalisations, il est demandé d'éviter les redondances d'information : ne pas montrer ce qui a déjà été montré, ne pas parler de ce qui a déjà été parlé, mais vouer un culte absolu à la nouveauté, à l'inédit, ce qui conduit toujours au sensationnel et à un évitement du banal.

Du côté de Google Maps, la règle de la nouveauté et du remarquable est implicite, elle découle en quelque sorte de « l'esprit » de Google Maps, c'est-à-dire répondre sans cesse à la question : mais qu'est-ce que je pourrai bien pointer sur une carte du monde, qui soit nouveau et sensationnel afin que tout le monde (ou presque) vienne le voir ? Ce nouveau et sensationnel ou plus simplement ces éléments intéressants et utiles, renvoient soit à une forme d'art, d'esthétique, la satisfaction d'une curiosité naturelle, soit à une pragmatique de l'information. C'est toute la différence entre une Google Maps à visée, par exemple, de visite touristique (indiquer de beaux endroits dont on montre des photos et vidéos) et une Google Maps « pratique » (qui affiche les stations services sur le réseau routier avec un accès aux tarifs du carburant appliqués par chaque station). En tout cas, le paradigme du nouveau et du remarquable est toujours appliqué.

Alors que Google Maps garde un fond de sauvagerie, loin de toute convention, son API pouvant techniquement s'appliquer à toutes les inspirations, Google Earth, de son côté, est sans doute beaucoup plus orthodoxe, du fait d'une technologie plus captive, car tributaire de son logiciel. De fait, il n'existe pas à proprement parler de mashups avec Google Earth, le visiteur d'un site Web étant toujours renvoyé au logiciel via un fichier KML[16]. Puis, une fois le fichier KML ouvert dans Google Earth, si l'on veut étendre les informations au-delà d'un petit texte et de quelques photos dans la fenêtre d'information, on est renvoyé à nouveau vers un site Web[17].

Google Earth est très lié à son forum communautaire (la communauté des utilisateurs de GE) : Keyhole[18]. Lorsque l'internaute veut placer un marqueur sur la planète virtuelle et le partager avec la communauté des internautes (par exemple, vous avez visité un château du XIVe siècle, en avez pris quelques photos électroniques, une vidéo et récupéré un dépliant d'informations touristiques), il vous suffit de cliquer sur l'option « Partager/Envoyer » du menu contextuel du marqueur pour mettre en ligne, dans le forum Keyhole, votre marqueur. Dans ce forum (après votre inscription), vous pourrez insérer quelques images du château en question, y résumer par votre prose les informations du dépliant touristique et, éventuellement, renvoyer le visiteur de votre post vers un site Web personnel ou mieux un site de téléchargements de vidéos (Google Video, YouTube, DailyMotion...), afin de présenter votre vidéo du château. Facile ! A noter que depuis octobre 2007, Google Earth permet d'intégrer dans ses fenêtres d'infos, non seulement des images et des textes, mais aussi des vidéos. En effet, en association avec le système YouTube (racheté par Google, faut-il le préciser), il suffit de placer en ligne votre vidéo d'un lieu dans YouTube, puis d'insérer le code d'affichage de cette vidéo dans un fichier KML visible sur Google Earth. Vous pouvez faire désormais une expérience comme vous rendre virtuellement aux pieds de la Tour Eiffel, voir l'image satellite de la Tour Eiffel en haute résolution et en relief, et cliquer sur un marqueur pour voir une vidéo tournée, du même point, aux pieds de la Tour Eiffel.

Mais est-ce si facile que cela ? En fait, Keyhole pose un certain nombre de filtres à franchir avant de pouvoir poster votre marqueur et, de plus, la plupart de ses forums sont « modérés », ce qui signifie qu'un opérateur peut déplacer votre post d'un forum vers un autre à la thématique plus appropriée, voire supprimer votre post s'il ne présente pas un intérêt suffisant pour la communauté[19]. Concernant les filtres, on se rend compte que l'objectif de base des opérateurs est de limiter la redondance dans le forum, ce qui est une autre façon d'appeler à la nouveauté. Aussi, la première explication donnée est-elle celle-ci : « Avec l'accroissement rapide des nouveaux membres et, partant, celui du nombre de marqueurs mis en partage, nous sommes amenés à refreiner un peu votre ardeur en soulignant quelques points »[20] (voir ici).

Plus bas, sur la même page Web, il est expliqué la nécessité, avant de poster un marqueur que l'on croit original, d'afficher le layer (les marqueurs) de la communauté afin de voir, parmi les milliers de marqueurs qui s'affichent, si quelqu'un d'autre avant vous, n'aurez pas déjà posté un marqueur du fameux château[21]. Si c'est le cas, vous êtes encouragé, non pas à répliquer ce marqueur avec le vôtre, mais à contacter le poster afin qu'il enrichisse son post à l'aide de vos propres informations (par exemple, vous lui proposez une nouvelle image)[22]. Donc, le message est clair : vous devez proposer du nouveau et quelque chose qui soit suffisamment intéressant et sensationnel pour motiver le poster à modifier et enrichir son post avec vos informations.

Plus bas, cet encouragement à la non redondance est répété en incitant l'internaute à rechercher si une information semblable à la sienne n'existerait pas dans le forum lui-même et le motif est à nouveau bien explicité : « Ceci est important ! [...] Durant les derniers mois, de nombreux marqueurs dupliqués ont été ajoutés, ce qui réduit l'utilité du layer de la Google Earth Community »[23]. Et si ces avertissements ne suffisaient pas, l'internaute doit encore cocher deux cases pour passer à l'étape suivante : 1) comme quoi il a vérifié dans le layer de la Google Earth Community que son marqueur ne duplique pas un marqueur déjà existant[24] ; 2) comme quoi il a cherché dans le forum de la Google Earth Community que son marqueur n'a pas déjà été posté[25].

A la page suivante, dans le sélecteur de forum, l'intitulé de ceux-ci et leur descriptif est sans équivoque quant à l'alignement sur le paradigme « nouveau et remarquable » : « Préservation de l'environnement : utiliser Google Earth pour comprendre et illustrer les problèmes environnementaux actuels » ; « Événements actuels : marqueurs à propos des événements du jour » ; « Plaisir et jeux : un endroit marrant pour poster des marqueurs mystérieux, présenter des énigmes et faire des suggestions » ; « Informations pour les voyages : conseiller ceux qui voyagent sur les hôtels, restaurants et autres connaissances terrestres » ; « Armées : tout ce qui est militaire, les bases, les lieux et les événements » ; « Les peuples et les cultures : les gens célèbres ou infâmes, qu'ils soient réels ou imaginaires, seuls ou en groupe » ; « Nature et géographie : les lieux naturels et les événements qui y sont rattachés » ; « Histoire illustrée : événements et lieux significatifs dans l'histoire. C'est sûr, vous savez que c'est arrivé, mais savez-vous où c'est arrivé ? » ; « Énorme et unique : lieux immenses et inhabituels : de la Grande muraille de Chine, la plus grosse pelote de ficelle, jusqu'aux capitales de la paix dans le monde » ; « Sports et loisirs : le monde des sports - lieux de rencontres sportives, joueurs, histoires et expériences, des échecs à la pétanque, en passant par le cricket et vos hobbies ou autres passe-temps agréables ». Nul doute que le googlearther n'est pas du tout incité à faire dans le banal et l'insignifiant !

Cette exigence ou suggestion a minima de nouveauté et de remarquable (ou important) se retrouve bien entendu ailleurs. Par exemple, dans Roll'n'Zoom le slogan est : « Partagez, découvrez, bookmarkez[26] et faite la promotion des marqueurs qui sont importants pour vous »[27]. Pikéo : « Partagez votre monde, explorez-en un autre ». Panoramio : « Montrez vos endroits préférés ». Partout on sent une volonté d'exploration, de découverte, à partager ou faire partager.

La récence des outils (Google Maps, Google Earth et World Wind sont nés en 2005, Géoportail en 2006) explique pour une bonne part l'esprit de pionnier de ceux qui les utilisent et cette focalisation sur le remarquable, l'événementiel, sur ce qui suscite l'émotion ; nous sommes dans une phase de découverte. En même temps, l'image satellite (surtout dans Google Earth qui est, à ce jour, le seul à offrir une fabuleuse fluidité ergonomique) est, sans conteste, un parfait stimulant pour l'esprit de curiosité et de découverte. L'homme moderne, cet homo cyberneticus[28], qui n'a plus d'Amériques à découvrir, dans ce village planétaire[29] devenu trop exigu pour lui, et qui n'a pas encore les moyens de planter sa tente sur une autre planète, se retrouve coincé devant son écran d'ordinateur, une lucarne[30] par laquelle il cherche de nouveaux horizons à atteindre. Ainsi, scrute-t-il l'image satellite jusqu'au moindre pixel, comme d'autres jadis, ont scruté les cieux marins, à la recherche de ces oiseaux qui annoncent une terre nouvelle. Vous pouvez faire l'expérience vous-mêmes : dans Google Earth rendez-vous au point 37.802119°, -122.418817° (latitude et longitude)[31]. Déjà vous tombez sur la portion la plus remarquable de la rue Lombard à San Francisco, avec ses huit virages serrés sur une longueur de seulement 130 mètres, destinés à compenser une pente de 20%. Ensuite, vous vous assurez de régler l'altitude du point de vue (en bas à droite de l'écran) entre 200 et 210 mètres. Enfin, vous enfoncez le bouton gauche de votre souris sur l'image satellite et vous donnez une toute petite impulsion de mouvement de la droite vers la gauche, relâchez. Le résultat est que l'image satellite va se mettre à défiler sous votre regard, pour une extraordinaire traversée des États-unis d'ouest en est qui prendra plusieurs heures. En octobre 2007, l'insatiable équipe de développement de Google Earth sortait, presque en catimini, une nouvelle version du logiciel intégrant un simulateur de vol rudimentaire. Concurrence avec le « Flight Simulator » de Microsoft ® ? En tout cas, survoler la Terre en avion de chez soi est un rêve qui prend de plus en plus corps.

Tout en voyageant ainsi (voyage que vous pouvez mettre en pause à tout moment d'un simple clic de souris), vous allez attentivement observer ce qui se présente et c'est ainsi que des milliers d'internautes découvrent, par hasard ou par stratégie, des phénomènes nouveaux, inattendus, intrigants, qui apportent les joies de la découverte, la stimulation de l'imagination et de l'esprit de réflexion. On peut facilement faire des trouvailles en googlant les termes « google earth insolite » (cela marche aussi avec « google maps »), pour tomber sur des sites tels que « Images du monde », « Zorgloob Maps », « Linternaute », « Geo-Trotter »... consacrés aux mystères de l'image satellite. Quelques exemples des « découvertes » ainsi réalisées : une moissonneuse-batteuse en pleine action (43.264502°, 2.244221°), le synchrotron de Grenoble (45.208667°, 5.689999°), un labyrinthe de verdure près de Nantes (47.169065° -1.655700°), un avion aux ailes tronquées sur une base aérienne au sud d'Oklahoma City, États-unis (35.394394°, -97.615188°), un avion survolant Los Angeles, États-unis (34.016651°, -118.283240°), chapeau et chaussures géants à Seattle, États-unis (47.541129°, -122.323977°), le logo du navigateur Firefox tracé dans un champ près de la ville d'Amity, Etats-Unis (45.123770°, -123.113801°), un cheval géant accompagné de traces de sabot tout aussi colossales, le tout sculpté dans le relief d'une prairie en Angleterre, prés de la ville de Nelson (51.650953°, -3.256545°), un message « Sex + Death » (sexe et mort) en Australie, en plein Sydney (-33.865761°, 151.215128°), une réplique géante de la couverture du magazine Maxim, au sud ouest de Las Vegas, États-unis (35.620021°, -115.382996°)...

Désinformations ou canulars ?

Ce dernier exemple nous amenant à parler d'un autre phénomène de découverte lié au caractère volatile des images satellites (qui sont périodiquement renouvelées), images soumises aussi à une censure par les états pour des raisons stratégiques. La couverture de Maxim a aujourd'hui disparue (c'était, à ce que l'on dit, un événement éphémère pour fêter le centième numéro du magazine), mais un fichier KML intégrant une copie de l'image est disponible et superposable à Google Earth. Wikipedia présente un article consacré aux diverses images satellites censurées par les gouvernements. Par exemple, une partie de la ville de Noordwijk aan Zee, aux Pays-Bas est masquée par une mosaïque qui ne manque pas d'esthétique (52.248696°, 4.439439°). Toute une zone en Russie est entièrement floutée (66.266667°, 179.250000°). De nombreuses installations militaires et stratégiques (comme les centrales nucléaires) sont cachées aux regards de l'internaute Lambda (voir sur la carte chez Maptrot).

Ainsi, le paradigme de la nouveauté et du remarquable se décline-t-il suivant deux nouvelles centrations : 1) géocentrique, lorsque l'internaute part du monde réel qu'il veut faire partager à ses semblables (vous avez visité un lieu touristique remarquable et vous avez décidé de le pointer sur une Google Maps ou sur le globe de Google Earth, pour offrir aux visiteurs des informations - photo, texte et sur un site Web de votre cru, accessible par un lien, des vidéos) ; 2) l'approche uranocentrique, lorsque l'internaute, confortablement installé devant son écran d'ordinateur, explore Google Earth ou les forums dédiés, pour y rechercher des marqueurs et les informations intéressantes afférentes.

Cependant, la démarche uranocentrique comporte quelques risques concernant la véracité des informations découvertes. En effet, Google Earth permet de créer des layers, c'est-à-dire une superposition d'images sur l'image satellite de base. Ainsi, il est aisé de fabriquer de fausses données satellites, dans un but ludique, mais aussi éventuellement, de désinformation. Un tel hoax[32] a été réalisé pour le 1er avril 2006, montrant des extraterrestres (et ici) et leur soucoupe volante sur la fameuse Base militaire 51 en Californie. Dans ce cas, l'image superposée est grossière et ne cherche pas à mystifier l'internaute. Ce n'est pas le cas de manipulations graphiques comme la couverture du magazine Maxim (dont nous avons parlé plus haut), qui est bien un canular, manipulations pour lesquelles un effort de travail sur l'image a été réalisé pour faire croire à une véritable image satellite.

Le principe du Google-Hoax est de prétendre que l'on a fait une capture d'écran de l'image satellite juste avant qu'elle ne soit renouvelée par le système, la superposition d'image servant alors la mémoire collective. Sur la base de ce faux argument (ce qui ne veut pas dire que la démarche ne puisse être parfois authentique) il s'en suit des interrogations et des discussions sur les forums, où l'on ne sait plus qui manipule qui. Exemple, les images des villages détruits au Darfour en guerre : s'agit-il d'une manipulation montée par une ONG pour attirer les dons d'argent ou d'images réelles ? Ou encore, le gouvernement qui prétend que les images sont truquées ment-il (voir ici) ? Autre exemple, ces deux avions en train de faire du ravitaillement en vol au-dessus des États-unis (41.854239°, -121.485089°), sont-ils réels ou s'agit-il d'un montage pour attirer l'attention vers le message « USA BUSH » tracé par un fermier dans son champ (au nord-est des deux avions) (voir ici) ? Que dire de la voiture volante en Australie (voir ici), qui a aujourd'hui disparue (-32.012022°, 115.786395°) ? Que penser de cette bande adhésive en plein Canada (50.165977°, -83.018875°) ? De ce post-it en Thaïlande (16.394754°, 103.322060°) ? Ou ces « trous noirs » (voir ici, ici et ici) dans Google Earth, censure ou quoi ? Ne pas oublier non plus que les images satellites des Google Earth et Maps sont montées par des opérateurs humains sujets à commettre des erreurs...

Absence de standardisation de l'information

Une étude statistique concernant les marqueurs de Google Earth ou Google Maps serait certainement à faire. Par exemple, piochant au hasard un millier de marqueurs, elle en décrirait les caractéristiques et pourrait ensuite en tirer les grandes tendances. Pour notre part, nous nous sommes contenté d'une observation au hasard des marqueurs, pour en relever les caractéristiques les plus frappantes. Or, à première vue, force est de constater une très grande hétérogénéité dans la présentation des informations. Tout d'abord, en ce qui concerne l'apparence des marqueurs, car le marqueur en lui-même est déjà une information de par son graphisme. Hormis les petits i bleus (ou jaunes) de la Google Earth Community, de loin les plus nombreux, les logos fleurissent au grès des grandes catégories d'informations (un petit lit pour indiquer les hôtels, un verre à boisson ou une tasse à café pour indiquer les bars, fourchette et couteau pour indiquer les restaurants, un volcan rouge-orangé pour... les volcans, etc.) ou des projets, souvent liés à un groupe, une organisation ou une institution (une tête de fourmi stylisée sur fond jaune pour AntWeb, organisation non commerciale et non gouvernementale d'étude des populations de fourmis ; un logo spécifique pour les sites protégés de l'UNESCO ; idem pour les informations de la Tracks4Africa, pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia, pour l'UNEP, la National Geographic, l'ESA, le WWF, Discovery Networks, Panoramio et ainsi de suite à l'infini...

Ensuite, en ce qui concerne le titre, intitulé des marqueurs (qui s'affiche au survol de la souris ou en zoomant sur le marqueur), on trouve quelques rares marqueurs sans titre, mais la plupart présentent une information, toutefois très hétérogène. Ce peut être l'indication du lieu visé par le marqueur, mais les données peuvent se réduire à quelques lettres capitales et chiffres, suivant un codage qui appartient à l'intention de marquer (par exemple, indiquer des fréquences radio, des immatriculations d'aérodromes). Le titre peut être dans n'importe quelle langue et lorsqu'on tombe sur de l'hébreu, du japonais ou du chinois... on ressent tout de suite le besoin de se mettre à apprendre les langues étrangères !

Lorsqu'on a cliqué sur tel ou tel marqueur, l'hétérogénéité grandit encore davantage. Si l'on va du plus petit au plus grand en matière de quantité d'information, dans la fenêtre... d'information, on observe parfois le vide ! Grosse paresse ou incompétence de l'internaute, certaines fenêtres d'informations de la Google Earth Community sont excessivement pauvres, se réduisant à un titre et aux liens fonctionnels, dont le lien vers le post du forum de la communauté qui ne conduit pas à davantage de données. Ensuite, l'enrichissement commence avec des textes. Sur ce point, on notera de grandes différences dans la qualité des informations textuelles. Certains marqueurs ouvrent sur une simple question (« qu'est-ce que c'est ? » s'interroge l'internaute devant ce qu'il considère être une énigme de l'image satellite). Puis, les textes d'amateurs, de plus ou moins bonne facture grammaticale, syntaxique ou orthographique, qui relatent de l'anecdotique, dans l'extase touristique ou la consternation du militant pro-environnement, jusqu'aux textes des véritables « professionnels », les productions des organisations, des institutions, exposant des données pertinentes, rigoureuses, voire scientifiques, concernant le lieu marqué.

Les images dans la fenêtre d'information. Là encore, grande hétérogénéité entre les fenêtres qui ne contiennent aucune image (les plus nombreuses) et celles qui en contiennent le plus souvent qu'une seule, rarement plusieurs. A noter que les sites institutionnels, des organisations, comportent généralement leur logo, que l'on ne considèrera pas comme une image très instructive en terme d'apport d'information, toujours dans cette perspective de relier le ciel et la Terre. Lorsqu'il y a une image, taille et qualité sont variées, la pertinence aussi. A ce titre, il apparaît, selon nous, trois catégories de géocodage, suivant le rapport entre ce que représente l'image et le point précis du marquage (latitude et longitude).

La catégorie la plus imprécise est le géocodage de « point de zone » (point of zone, POZ geocoding) : le marqueur est placé quelque part dans la zone correspondant à l'image, sans guère de précision, un peu comme une main vaguement orientée vers la carte (style présentation de la météo à la télévision), l'image, quant à elle, pouvant se réduire à la reproduction d'une carte postale du lieu, sans qu'il y est un lien très étroit, sinon anecdotique, entre localisation et image (voir un exemple à 36.687605°, -110.084897°, à Monument Valley aux États-unis, l'image renvoyant aux trois mesas visibles du centre des visiteurs, ce qu'indique d'ailleurs le marqueur, alors que le marqueur lui-même est placé vaguement au milieu de la zone que vise l'image).

La seconde catégorie est le géocodage de « point de sujet » (point of subject, POS geocoding). Ici, l'image représente un sujet précis, qui est précisément indiqué par le marqueur et le rapport entre image et géocodage est de grande pertinence. C'est le cas, par exemple à 36.980063°, -110.086724°, où les quatre marqueurs Panoramio indiquent bien le sujet de l'image, mais ne correspondent pas au point de vue de cette image.

Enfin, la troisième catégorie de géocodage est le géocodage de « point de vue » (point of view, POV geocoding), pour lequel le géocodage, via le marqueur, indique précisément le point d'où la photo a été prise. On en trouve un exemple à 36.980594°, -110.104023°, toujours à Monument Valley, où le point Panoramio indique bien le lieu de visée et de prise de vue sur la mesa.

Cependant, le géocodage souffre souvent d'une grande imprécision dans le rapport entre le point marqué sur l'image satellite et, les informations et l'image du terrain, qui sont présentées par ailleurs. Donnons deux exemples. Roll'n'Zoom indique l'université de San Diego en Californie, sur Google Earth et Maps en plaçant un marqueur au centre du complexe universitaire (point de zone) aux coordonnées : 32.7754402°, -117.0728226°, alors que la photographie d'illustration montre à l'évidence un point de sujet situé à 32.776357°, -117.071848° (la porte de style espagnol) et un point de vue à 32.776087°, -117.071889°. Cela signifie que le lien entre ciel et Terre est ici très lâche et symbolique : le point sur la carte évoque une zone, l'illustration liée au point n'est qu'un cliché, un archétype du lieu. Autre exemple dans Google Earth, après avoir coché tous les layers touristiques (restaurants, hôtels...) et de la Google Earth Community, rendez-vous à l'est des îles canaries au point : 28.403042°, -12.851715°. Là, en plein océan Atlantique, entre les îles et la côte africaine, on trouve un essaim de marqueurs (zoomez dessus pour les voir se différencier les uns des autres) qui renvoient tous 360 kilomètres plus à l'ouest, à des bars, des hôtels, une banque, un centre pour enfants... de la ville de Puerto de la Cruz sur l'île de Ténériffe !

Du côté des liens, les liens fonctionnels sont le plus souvent présents. Pour rappel il s'agit des liens qui proposent de mettre en œuvre la fonctionnalité de tracé d'itinéraire dans Google Earth ou Maps (Itinéraire : Vers ce lieu - À partir de ce lieu), liens généralement placés au bas de la fenêtre d'information. On trouve encore souvent le lien vers le post correspondant au marqueur, dans le forum de la Google Earth Community, ainsi qu'un lien vers la page profil de la personne qui a posté le marqueur. Par contre, s'agissant des fenêtres d'information créées par les organisations (institutions), les liens fonctionnels ont tendance à disparaître, au profit des liens externes qui orientent l'utilisateur vers le site institutionnel, afin d'obtenir davantage d'informations sur le lieu pointé.

Dans la mesure où, évidemment, les lieux sur Terre changent perpétuellement (des immeubles sont détruits, d'autres construits, des routes apparaissent, des forêts disparaissent, les côtes s'érodent, les glaciers fondent...), il serait judicieux que les marqueurs, qui ouvrent sur des informations et des images, précisent la temporalité des données. Or, il est rare que date et heure figurent parmi les informations offertes au navigateur en ligne. Par exemple et puisque nous sommes sur l'île de Ténériffe, cliquez sur l'un ou l'autre des quatre marqueurs de volcans fournis par une institution scientifique, le Global Volcanism Program de la Smithsonian Institution. Constat ? Aucune information temporelle n'est indiquée. Pourtant, quoi de plus changeant qu'un volcan ? Ceux des Canaries paraissant endormis, voyons ceux d'Italie dont on connaît bien l'activité : Etna, Stromboli, Vésuve, sont eux aussi hors du temps. Il y a là quelque chose de paradoxal, à ce que le paradigme implicite de la centration sur le temps, explicité plus haut (des dates significatives ou la récence), ne débouche sur aucune indication précise de la temporalité. On peut parfois trouver une date, par exemple les marqueurs des U-Boats, sous-marins allemands, coulés durant la Seconde Guerre Mondiale, notamment aux alentours des îles Canaries. Mais ici, le « 6 avril 1943 », n'est pas une indication de la temporalité même du géocodage, simplement une centration sur un temps anecdotique, celui du naufrage du sous-marin U-167. Une temporalité apparaît toutefois avec les marqueurs spécialisés sur la récence, comme les marqueurs de l'UNEP (Atlas Of Our Changing Environment)[33], qui comparent deux images satellites datées d'une zone, afin d'en montrer les transformations physiques et paysagères. On trouve aussi les marqueurs de la United States Holocaust Memorial Museum à propos de la guerre au Darfour (Afrique). Ici, nous surfons sur l'actualité, puisque la guerre se déroule en ce moment même (2007) et que les images satellites rendant compte des destructions de villages sont apparues cette année-là. Cependant, les dates mentionnées restent imprécises (indication du mois et de l'année), la résolution temporelle étant de ce fait grossière.

Ensuite, s'agissant d'un marquage géocodé sur une image satellite ou une carte, on pourrait peut-être s'attendre à une indication de la latitude et longitude en clair, au niveau des informations fournies. C'est rarement le cas. Certains pourraient nous reprocher une exigence de redondance, puisque le marquage géocodé présuppose un repérage et une indication implicite des coordonnées géographiques. De plus, concernant les géocodages de point de zone ou de point de sujet, de loin les plus nombreux, une localisation trop précise ou trop explicite paraît bien superflue. Concernant ce second argument, il nous amène à un second paradoxe, après celui de la temporalité, celui de la spatialité : avoir à sa disposition des instruments de géocodage de haute précision (voir cette page de WikiSpot pour quelques corrélations des mesures) et, finalement, se contenter d'une pratique grossière du géocodage, au point de trouver superflu de mentionner latitude et longitude dans la fenêtre d'information ou sur un site Web lié.

Concernant l'argument de redondance, certes, mais hormis le fait que des sites de cartographie routière (par exemple, Mappy, Via Michelin) n'indiquent aucunement les coordonnées géographiques, les trois sites de véritable géocodage, qui le font, ne sont guère ergonomiques pour qui veut relever avec précision cette donnée. Sur Google Maps on est contraint de cliquer sur le lien « Obtenir l'URL de cette page » pour avoir l'avantage de débusquer les coordonnées dans une adresse Internet complexe du type : « http://maps.google.fr/?ie=UTF8&ll=47.241949,4.416 504&spn=4.162087,11.953125&z=7&om=1 », dans laquelle il faut deviner que « 47.241949 » est la latitude et « 4.416504 » la longitude, et encore, ne s'agit-il pas des coordonnées d'un point précis, mais du centre de la carte. Sur Géoportail, les coordonnées géographiques sont indiquées en bas d'écran suivant les déplacements du curseur de la souris sur l'image, mais la technologie utilisée ne permet pas encore un affichage très fluide. Seul Google Earth offre une bonne définition et ergonomie, solidaire en temps réel du curseur de la souris, dans l'indication de la latitude et de la longitude, en bas d'écran (avec de plus la possibilité de choisir en option le mode d'affichage : degrés décimaux ou degrés-minutes-secondes). A présent, si vous voulez noter les coordonnées d'un marqueur, vous devez placer dessus le curseur de la souris, mettre à l'épreuve votre mémoire de travail pour retenir par cœur les 8 chiffres de la latitude, les transcrire où vous voulez et recommencer de même pour la longitude[34].

Ainsi, lorsqu'elle est utile, l'indication de la latitude et de la longitude trouve-t-elle un intérêt à être portée dans la fenêtre d'information ou, éventuellement, sur une page Web liée. Cependant, c'est rarement le cas, comme si les coordonnées géographiques étaient d'une telle évidence, que les mentionner relèverait du superflu. Seuls des marqueurs institutionnels présentent parfois cette donnée, comme par exemple, les volcans pointés par la Smithsonian Institution, les lieux protégés indiqués par l'Unesco. GeoImages donne les coordonnées sur son site, il en est de même de Panoramio.

Enfin, et puisque des outils (Google Earth, World Wind, Géoportail) nous parlent de 3D, c'est-à-dire d'une représentation de l'élévation en altitude, cette dernière pourrait aussi faire partie des informations formatées, liées à tout marqueur sur une image satellite. Or, c'est loin d'être le cas. A ce jour, l'altitude est ignorée de tous les instruments, à part Google Earth. Dans ce dernier, l'élévation du terrain[35] est indiquée en bas d'écran, à la suite de la longitude. Vous pouvez faire cette expérience, rendez-vous au point 36.974573°, -110.087162°, aux pieds d'une des mesas de Monument Valley. Dans le panneau des layers cochez la première option, le relief et, en haut à droite de l'écran, actionnez le curseur horizontal pour pencher l'image d'environ 45°. Vous verrez alors la mesa en relief s'élever au-dessus du plateau dont l'altitude de base est d'environ 1580 mètres. Enfin, glissez le curseur de la souris progressivement sur les flancs de la mesa et observez comment l'indication d'élévation évolue jusqu'au sommet, à 1880 mètres environ. Une soustraction nous donne donc une élévation de 300 mètre au-dessus du plateau pour la mesa, ce qui correspond bien à la hauteur indiquée par ailleurs. Cependant, cette apparente précision n'est pas constante et parfois l'indication d'élévation peut être assez fantaisiste et, par exemple, l'altitude d'un lac en France peut varier de plusieurs mètres selon l'endroit survolé. Il semble bien que la précision de l'élévation soit liée à la résolution de l'image satellite. Par exemple, ce lac près de Toulouse, dont le niveau des eaux varie entre 159 mètres (43.573797°, 1.353668°) et 167 mètres (43.565315°, 1.349317°).

Le devenir du géocodage

Nous venons de décrire les grands systèmes de géocodage et leurs principales caractéristiques du moment. En résumé, le géocodage est actuellement sous l'influence d'un paradigme du remarquable, avec une centration à la fois spatiale et temporelle, les deux se conjuguant dans l'anecdotique, l'événementiel, pointant du doigt, à l'aide de marqueurs, ce qui fait sensation, interroge, intrigue, révolte, suscite admiration ou extase, bref, soulève une émotion, qu'elle soit purement affective, esthétique ou intellectuelle, pourrait-on dire.

Nous avons vu que cette passion « géocodique » se manifeste suivant deux mouvements inverses : de la Terre vers le ciel, lorsque l'individu veut rendre compte, sur une carte ou une image satellite, des endroits bien réels qu'il a pu rencontrer, apprécier, aimer, ou le conduire à réagir d'une façon ou d'une autre. Un site touristique visité durant les vacances, un lieu chargé de souvenirs d'enfance, un site remarquable pour telle ou telle raison, sont les points de départ de cette démarche de la Terre vers le ciel, de la réalité vers l'image satellite, le doigt électronique pointant alors pour dire « c'est là que je suis / j'étais », « c'est là que ça se passe / ça c'est passé », « c'est ici qu'il y a / avait quelque chose de remarquable à voir ou à faire ». D'autrefois, il n'est pas nécessaire que l'individu ait fait directement l'expérience du lieu ainsi pointé. Des recherches historiques, documentaires, sur des faits réels ou parfois purement imaginaires (comme les périples d'un héros de roman), sont alors la source du géomarquage, celui-ci pouvant ainsi devenir purement symbolique, métonymique, ne pointant plus que des zones, des aires, là où Oligomyrmex longii, fourmi à ses heures, tient ses colonies.

Le second mouvement se déroule du ciel vers la Terre, lorsque l'individu fait en premier l'expérience de l'image satellite et de ses divers recoins, confins, la scrutant pixel par pixel, pour y débusquer des anecdotes, des énigmes, des métaphores, des oracles, l'image du monde devenant entrailles de poulet géantes, Yiking et Kabbale planétaires, sujets à interprétations, spéculations, manipulations, ésotérismes ou mystiques modernes. Le retour à la Terre, pour vérifier les interprétations, résoudre les énigmes, peut se faire, directement ou par procuration (« Dis-moi ce qu'il y a dans le champ près de chez toi »), ou pas... Car après tout, on connaît bien la cruauté mentale de cette réalité qui tue les rêves et, plutôt qu'y aller voir sur place, les adeptes et thuriféraires de l'étrange et des complots en tous genres, préfèrerons, de loin, imaginer que cette tâche sur l'image satellite est un ovni, plutôt que briser leur si belle théorie[36].

Voilà pour ce qui est de la motivation, passons à la technique. Nous avons vu que le fameux « géocodage », qui évoque pourtant au départ la rigueur du géomètre est, dans la réalité actuelle, tout sauf rigoureux. Ici, point encore de standards et les rapports entre le lieu pointé et les informations liées à ce lieu, sont plus ou moins serrés ou lâches, suivant que l'on se contente d'indiquer une vague zone, un point symbolique et métonymique d'une aire, ou que l'on pointe du doigt un sujet précis, ou que l'on enracine le point de vue de l'informateur. Puis, l'information et les liens, eux aussi hétérogènes, tant en quantité qu'en qualité, allant du vide relatif d'un marqueur lambda de la Google Earth Community, à la richesse toute professionnelle d'un marqueur institutionnel. Les marqueurs, quant à eux, centrés sur des lieux et des espaces exceptionnels (ou considérés comme tels), sont aussi centrés sur un temps exceptionnels, celui de la récence et celui de dates significatives. Enfin, les coordonnées géographiques, latitude et longitude, pourtant essentielles aurait-on pu penser, au géocodage, ne sont que rarement mentionnées, tout au plus doit-on se référer à l'indication versatile et insaisissable qui suit le curseur de la souris.

La récence du phénomène du géocodage (un enfant de 2-3 ans) explique très certainement, et le paradigme du nouveau-remarquable avec sa centration spatio-temporelle, et le manque de standardisation technique. Aussi, peut-on schématiquement esquisser l'avenir du géocodage suivant deux voies, qu'il ne faut pas opposer, car elle peuvent coexister, mais dont la prépondérance de l'une ou l'autre reste encore incertaine.

La première voie consiste à rester sur le paradigme actuel et la sorte de sauvagerie candide et enthousiaste qui prévaut aujourd'hui. Lorsque les premiers pionniers sont arrivés sur le continent nord américain, bien avant que ce dernier ne devienne les États-unis, chacun est parti à l'aventure, vers l'ouest, s'installant ici ou là, au gré des choix, comme des circonstances. Pour les internautes et de nombreuses organisations, la planète virtuelle, sur Google Earth ou Maps, est devenue ce Nouveau monde moderne, qui éveille l'esprit de conquête, de colonisation, de découverte et d'éparpillement. Aussi, suivant cette voie, le géocodage continuerait à grandir de la sorte, en un Far West géo-planétaire, fait de la fourmilière des volontés individuelles collectivisées, d'enthousiasmes, de passions, d'essais et d'erreurs, en une vaste génération spontanée et une évolution darwinienne de l'image et de l'information, un peu comme l'Internet lui-même, finalement. Une sorte de libre marché, de libéralisme, comme il en existe en économie, mais là appliqués à l'expression informatique du rapport entre les images de la planète et la planète elle-même.

Ou alors la seconde voie, celle de l'émancipation de l'esclavage du remarquable, de la tyrannie de la nouveauté, celle d'une décentration spatio-temporelle et de la définition de standards de présentation de l'information géocodée. Loin de nous l'idée de bannir le nouveau et le remarquable, ils ont toute leur place sur Terre et dans ses images. Cependant, l'ouverture du paradigme serait d'accorder une place, autre que résiduelle, autre que tolérée, au banal, à l'insignifiant, la volonté étant de mettre ainsi en valeur chaque « pixel » de la Terre. Ainsi, tout lieu de la planète, même le plus infime, pourrait trouver sa place sur l'image satellite, y être « marqué », décrit, illustré.

Les résolutions des images satellites ne cessent de s'améliorer chaque jour. Tant parce que les caméras, dont les satellites sont équipés, sont de plus en plus performantes, que parce qu'il existe apparemment une volonté collective de mettre à la disposition de tous des informations spatiales de haute qualité. Cependant, même s'il est possible, dans la plupart des grandes villes du monde Google, que le curseur de votre souris traverse les rues en passant par les passages piétons, même s'il est possible de compter les gens attablés à la terrasse d'un café, même s'il est possible de sinuer entre les mesas de Monument Valley, de se glisser entre les immeubles en 3D de New York, de passer sous la Tour Eiffel en regardant à l'horizon les tours de la Défense, de descendre la rue Lombard à San Francisco et de remonter les Champs-Élysées à Paris, même s'il est possible à un improbable envahisseur extra-terrestre qui utiliserait Google Earth, de constater que la plupart des humains marchent deux par deux... l'image satellite nous maintient dans cette indéfectible frustration de ne pouvoir vraiment, encore, descendre sur Terre, et voir véritablement ce qui s'y trouve et passe[37].

Aussi, un paradigme plus ouvert permettrait-il de palier à cette frustration légitime de l'explorateur, en favorisant la prolifération des images de référence. Imaginez que vous vous rendiez Place de l'Étoile, auprès de l'arc de Triomphe à Paris (48.873638°, 2.295379°) et vous vous apprêtez à descendre l'Avenue des Champs-Élysées. Aussitôt, sur un clic de souris de votre part, des milliers de marqueurs s'affichent tout au long de cette avenue. Chacun d'eux, à la moindre sollicitation musculine, vous fera descendre sur le goudron : images photographiques, images 360°, images 3D, vidéos, Webcams, enregistrements sonores, tout sera mis en œuvre pour, tout au long de votre parcours, vous permettre de vivre une expérience virtuelle la plus complète possible des Champs-Élysées et de leur atmosphère.

Imaginez-vous à présent sur le point de départ d'un chemin de randonnée en Alabama, États-unis (33.37042°, -85.84298°), à Birmingham Cheaha Mountain. Actuellement, on ne trouve que quelques fanions verts tout au long du parcours et les marqueurs ouvrent sur un insipide site Web, sans image, se bornant à décrire la dizaine de balises jalonnant le parcours de randonnée. Mais imaginez plutôt des milliers de marqueurs qui ouvrirait sur des images et des sons pour une fabuleuse randonnée virtuelle ! On entendrait des chants d'oiseaux, on verrait et entendrait les cascades, les torrents, un randonneur nous ferait partager un bout de chemin caméscope à la main, les graviers crissant sous ses pas, sa respiration haletante dans la montée. On passerait sous les frondaisons, traverserait les clairières, enjamberait les ruisseaux. On pourrait croiser éventuellement, avec un peu de chance, un animal remarquable (vous voyez que le « remarquable » n'est pas perdu !).

Mais pour en arriver là, il faut abandonner cette idée si limitée, si étroite, que Google Earth (ou Maps), n'ont vocation qu'à pointer la chose du doigt et c'est tout. Il faudrait pouvoir faire éclater les concepts, que chaque pavé des rues d'une cité ait droit à son marqueur, que chaque arbre d'une forêt ait droit à son image, à sa vidéo, car en un certain sens tout est important, tout est remarquable.

Actuellement, le paradigme géocodique du « remarquable-nouveau » est basé sur l'idée implicite d'une saillance nécessaire des phénomènes à géocoder, ce qui implique un ensemble d'arbitraires, eux aussi implicites, définissant la saillance. On peut se faire une petite idée de ces arbitraires en regardant à nouveau les descriptifs des forums de la Google Earth Community : l'actuel, l'événementiel, le significatif, ce qui intrigue, ce qui questionne, ce qui anime une émotion convenue. Or, un nouveau paradigme serait de rendre signifiant l'insignifiant, de créer l'événement et de rechercher une émotion authentique à l'occasion, car personnelle.

Il s'agit de décentrer le géocodage de l'espace des saillances faciles et, à l'inverse, produire des saillances improbables, les créer là où l'on ne les attend pas, elles doivent nous surprendre. Ainsi, le petit jardin derrière ma maison, qui n'est ni un terrain militaire, ni un restaurant, ni les Champs-Élysées, ni le Googleplex[38], peut-il être géocodé, malgré sa banalité, car son géocodage même, lui donnera désormais une saillance. Car il est certain que, mis ainsi à la disposition des internautes, il pourra trouver son public, son admirateur, son émotion personnelle. L'émotion n'est pas dans le sujet, mais dans la rencontre avec le sujet. Marqué sur une image satellite, conservé dans les entrailles des disques durs et autres support d'information au fil des générations, avec les photos électroniques, la vidéo et sa bande son, ce petit jardin pourra ainsi traverser le temps. Il pourrait alors être le rappel d'un souvenir d'enfance, la démonstration de ce qui a existé, il y a 50 ans, mais qui n'existe plus aujourd'hui.

Pour le géocodage actuel, l'éphémère n'a pas le droit d'exister, il tombe dans le néant 404 ou fait anomalie. La planète ne doit exister qu'au présent. Et si le passé s'invite, il doit s'habiller comme le présent en ne pouvant être qu'historique, une date dans l'histoire, forcément relative à l'instant présent. Un nouveau paradigme serait de décentrer le géocodage du temps présent, de dilater le temps géocodique et de lui donner toute liberté, sans même l'alibi commémoratif. L'électronique et le traitement de l'information permettent cette liberté du voyage dans le temps. On devrait pouvoir accumuler, sur la Google Terre, les couches temporelles de marqueurs, comme les strates sédimentaires qui s'accumulent au fil des millions d'années au fond des océans. Google Earth ne serait plus seulement en 3D, mais en quatre dimensions, y compris le temps qui passe. Tel marqueur, au milieu de telle rue, de telle ville, ne serait plus l'unique témoin d'un présent, ou d'un présent périmé car révolu, ou d'une atemporalité factice ; au contraire, ce marqueur cacherait sous lui-même une série temporelle d'autres marqueurs, étagés dans le temps, ouvrant chacun sur des images et des informations d'époque, permettant de suivre l'évolution du lieu. Une prairie, et un bel arbre au milieu de cette prairie, ne valent-ils pas mieux qu'un simple et unique marqueur, un seul géocodage, une seule image, une seule émotion ? Pourquoi ne pas revenir, moi ou un autre, au même endroit, témoigner de la transformation de la prairie et de l'arbre lors des quatre saisons ? Et pourquoi ne pas renouveler ce témoignage à 5 ans, à 10 ans, à 20 ans, à 50 ans ! Est-ce que l'arbre est mort depuis ? Est-ce que la prairie s'est transformée en cité pavillonnaire ?

Ce nouveau paradigme du géocodage ouvert, qui voit large, extensif, qui transcende les époques, nécessite, de par sa profusion même, des standards de structuration, d'élaboration et de présentation de l'information. Déjà, la structure XML des fichiers KML nécessaires à l'affichage des marqueurs et des fenêtres d'information qui y sont rattachées, propose certains standards. On a, par exemple, une structure simple, avec répertoires et sous-répertoires de marqueurs. Les marqueurs eux-mêmes comportent un titre, un corpus d'informations, des liens fonctionnels et informatifs. Les organisations, dans Google Earth, Maps ou ailleurs, développent chacune de leur côté un standard, avec logo, organisation de l'information, apparence et contenu. Cependant, il faudra aller plus loin encore dans la standardisation de l'information géocodique.

On trouve un bon exemple de la nécessité de développer des standards, dans l'encyclopédie participative en ligne Wikipédia. L'idée de Wikipédia part de l'idée de « wiki ». Selon Wikipédia elle-même, le wiki est : « un système de gestion de contenu de site Web qui rend les pages Web librement et également modifiables par tous les visiteurs autorisés ». Or, cette fonctionnalité d'ouverture à tous les internautes aurait pu conduire à une sauvage effervescence des contenus et de leurs formes de présentation, ce qui n'est pas le cas. La Wikipédia est une encyclopédie très formatée, cela grâce à des standards, à commencer par la syntaxe propre à Wikipédia, le BBcode, qui est un HTML simplifié, que l'on retrouve dans d'autres wikis et dans les forums pour rédiger les messages. Ensuite, Wikipédia propose une forme typique de mise en page, avec une structure, des templates, qui permettent de standardiser le contenu de façon efficace, sans compter l'auto-surveillance permanente du contenu et les limitations et protections pour la modification de certains contenus.

D'une certaine façon, les Google Earth ou Maps et les sites cartographiques apparentés, sont des sortes de wikis des informations géocodées, auxquels participent des milliers ou millions d'internautes. Il serait donc normal d'y définir des formats et standards de contenu et de présentation de l'information. S'agissant d'un marqueur de géocodage, il serait sans doute bienvenu que chaque marqueur comporte un genre de numéro d'identification, un ID unique, qui reprendrait les coordonnées et d'autres éléments, comme la temporalité. Le format des informations pourrait comporter un titre et un sous-titre aux contenus limités. D'autres informations standards pourraient consister en l'indication de la latitude, la longitude, l'altitude[39], la date et l'heure, le type de géocodage (de zone, de sujet, de vue), une hiérarchie des noms géographiques et administratifs du lieu géocodé (par exemple : pays, état/région, département/district/conté..., ville). Puis, les images, vidéos et autres contenus graphiques et enfin, le texte ou commentaire.

Lorsqu'on constate la profusion grandissante des marqueurs sur Google Earth, on se dit qu'un jour ou l'autre il faudra bien structurer tout cela. Le panneau des layers (« Infos Pratiques ») ne pourra pas non plus grandir indéfiniment sous sa forme actuelle. On peut ainsi concevoir qu'il existera un jour quelques méta-systèmes qui reprendront, par exemple, tous les marqueurs au long des Champs- Élysées, pour les standardiser en un contenu unifié, structuré suivant des classes et des thèmes informatifs, l'ensemble présentant à la fois une unité-continuité d'information et un accès sélectif, suivant les critères définis par l'utilisateur. Il serait ainsi possible d'enchaîner toutes les vidéos des Champs-Élysées suivant l'ordre de parcours. Ou d'enchaîner les images de façades des immeubles d'un côté ou de l'autre de l'avenue. Ou de lire les textes sélectionnés entre deux dates, de sélectionner l'image d'un arbre et de se déplacer dans la quatrième dimension, le temps, pour voir l'évolution de cet arbre en particulier. Ou encore sélectionner des thèmes (architecture, arbres, fourmis, oiseaux, panneaux de signalisation...) autour du lieu Champs-Élysées. Sélectionner aussi des niveaux de lecture de l'information, du sommaire à l'expert, lecture actuelle, historique, le choix de la langue de lecture... Et ainsi de suite.

Pictarchéologie : une mémoire de la Terre

Jusqu'à l'avènement des systèmes de cartographie en ligne, l'information n'avait, sur l'Internet, qu'une référence purement virtuelle, imaginaire. Une photo électronique d'une des mesas de Monument Valley, de la Tour Eiffel, une vidéo de la Grande muraille de Chine, ne pouvaient être rattachées à la Terre que par le ouï-dire du texte (indiquer latitude et longitude, le pays, la ville proche...) et peut-être un schéma graphique (plan, carte), préfiguration de ce qui allait survenir au début des années 2000. Lorsque apparurent les photos aériennes de Mappy (2003), puis, dès 2005, les images satellites dans les Google Earth et Maps, dans World Wind et plus tard Géoportail et d'autres outils en ligne similaires, une part croissante de l'information sur Internet a pu être ancrée sur le sol terrestre.

On peut regrouper les informations de l'Internet en deux grandes classes : 1) les informations « agéocodiques », c'est-à-dire les informations qui n'ont aucune attache, aucune référence terrestre, comme par exemple, un traité de philosophie, un programme informatique, des images de fractales, un film vidéo se rapportant à une pure fiction en images de synthèse, etc. ; 2) les informations « géocodiques », c'est-à-dire susceptibles d'être ancrées sur le sol de la planète, d'avoir une référence terrestre, comme par exemple, un traité portant sur l'histoire, le fonctionnement et le devenir d'un volcan, l'image d'un arbre plusieurs fois centenaire, le film vidéo montrant un panoramique de la ville de Sydney avec son célèbre opéra et le Harbour Bridge, à partir du point de vue -33.855220°, 151.225385°. L'information géocodique est donc toute cette information susceptible d'être rattachée à des coordonnées géographiques (latitude et longitude), mais aussi l'altitude et les noms de lieux.

D'emblée deux postulats apparaissent. Premier postulat : toute information agéocodique est susceptible de devenir géocodique. Cela signifie qu'un traité de philosophie peut être matérialisé en texte imprimé, ce dernier peut être déposé dans une bibliothèque universitaire, qui peut être géocodée. Un programme informatique particulier peut être réservé à certaines machines, comme des serveurs qui, même nombreux et disséminés, de par leur existence concrète, peuvent faire l'objet d'un géocodage. De l'information dérivée, métonymique à l'information initiale, peut aussi servir à géocoder cette information initiale réputée pourtant agéocodique. Ainsi en est-il d'images fractales que l'on pourrait rattacher à l'œuvre de tel chercheur en mathématique, dans tel laboratoire universitaire ; ainsi en est-il d'un film en images de synthèse réalisé dans telle entreprise. On parle souvent d'une culture du sans papier, de la dématérialisation de l'information ou de sa virtualisation, pour signifier qu'elle n'a plus de référence dans le hard, la chose palpable, comme cet argent qui circule entre les banques au gré de la spéculation. Mais ce que l'on oublie est que cette dématérialisation dépend entièrement de la volonté des hommes et qu'une comptabilité virtuelle existe nécessairement sur des ordinateurs et qu'elle circule dans un réseau de fibres optiques et qu'elle peut être ainsi géocodé au siège de l'entreprise ; les flux des capitaux, s'ils ne se voulaient pas aussi discrets, pourraient aisément être géocodés d'un établissement bancaire à un autre.

Le second postulat est que : toute information géocodique ne peut plus redevenir agéocodique. Cette irréversibilité, sauf accident, est le résultat de la mémoire informatique. Et c'est bien là que nous rejoignons l'idée d'un nouveau paradigme du géocodage. Les données de géocodage, indexées dans le temps, et les informations de chaque époque persistant dans les divers systèmes de mémoire informatique (ce que l'Internet préfigure), il se forme une accumulation temporellement stratifiée des informations géocodées ainsi indexées. Cette sédimentation informationnelle, fait que l'information ne peut plus se perdre et « l'accident » évoqué plus haut, cette amnésie informatique, ne pourrait survenir qu'avec la disparition totale du hard, du support informatique : disparition de l'Internet, des ordinateurs, des supports mémoriels en tous genres.

A partir de ces deux postulats, on peut prévoir un développement et une croissance constante de l'information géocodique qui prendra peu à peu le pas sur l'information agéocodique. Bien entendu, la susceptibilité géocodique va dépendre des hommes et de leur volonté. Que le premier postulat géocodique reste lettre morte ou qu'il se révèle être une formidable prophétie, seul l'avenir nous le dira. Cependant, en tant qu'individu de mon temps, j'ai confiance en cette possibilité et probabilité. Et cela à cause du second postulat.

Silencieusement, on se rend compte qu'un nouveau paradigme apparaît et que nous sommes à l'aube d'une nouvelle révolution informatique. Des couches d'information commencent à se sédimenter dans l'Internet en référence à la planète Terre. Celle-ci est devenue un vaste magasin d'images, de vidéos, de panoramas à 360°, de textes, qui s'empilent sur les milliards d'étagères que constitue chaque croisement d'une latitude par une longitude. En effet, la stratification géocodique entraînera l'émergence d'une nouvelle science : une archéologie de l'image, une « pictarchéologie », qui serait la part la plus spectaculaire d'une archéologie informatique générale incluant images, textes, sons et toute autre information. La pictarchéologie est ici mise en avant, parce que l'image est sans conteste le point de départ et la référence de la plupart des informations. Et si une image vaut dix mille mots, cela s'inscrit dans la constitution même de notre système nerveux central. Le système de la vision s'est développé au cours de l'évolution animale bien avant le système du langage dans la lignée Homo. Et, dans notre fonctionnement actuel, à moins d'être aveugle, les informations visuelles sont au premier rang des informations afférentes à notre cerveau[40].

Jusqu'à présent, l'archéologie travaille sur du matériel accumulé par l'homme à son insu, hors de toute intention archéologique. Les couches de matériaux dans une grotte qui a vu passer des milliers d'hommes au cours des millénaires, les strates d'une ville constituée sur les fondations de ses sœurs du passé au même endroit, les pieux engloutis d'un village lacustre, tout cela n'a pas été prémédité, mais est le fait du hasard des destructions, des abandons et des retours, des reconstructions, successifs, sans intention archéologique, comme une série d'accidents, au sens philosophique du terme.

Désormais, avec la pictarchéologie, l'homme accumulera avec intention des images de son monde, renvoyant chacune au monde et à l'époque, au travers du géocodage, doublé d'indexation temporelle. L'accumulation bibliothécaire préfigure cette intention, mais elle n'est encore qu'une intention d'après-coup, chaque auteur écrivant son livre pour ses contemporains, ce n'est qu'ultérieurement que d'autres hommes trouvent motivation à accumuler et classer les livres. Alors que pour la pictarchéologie, l'intention d'accumulation existe dès le départ, elle forme l'essence même de cette archéologie de l'image.

Les archéologues adorent les décharges d'ordures... de l'Age du bronze. Plus que sur les sols anciens des cavernes ou des villages, on y trouve, dans ce que les gens ont jeté, mis au rebus, ce qui fut un temps leurs biens (poteries brisées, outils usés...), leurs aliments (os de gibiers, graines de céréales, coques de fruits, coquillages...), leurs armes et ainsi de suite. C'est pour cette raison qu'une pictarchéologie en incessant devenir devra être une archéologie du banal, car l'insignifiant d'aujourd'hui sera le signifiant de demain. Chaque arbre dans une prairie, chaque petit jardin derrière une maison, au même titre qu'une montagne, un monument, un pont, un restaurant, un musée, une université... peut avoir de son importance dans 100 ou 200 ans ou davantage.

Notre planète est à l'aube de changements et bouleversements majeurs liés aux activités humaines. Pollutions, désordres climatiques, fontes des glaces et glaciers, désertifications, déforestations, multiples destructions de notre environnement, diminution de la biodiversité des animaux et des plantes, surpopulation et gangrène des villes... Aussi, pour les générations futures, il est certainement de notre devoir de garder au moins des images électroniques de ce qui deviendra notre passé. L'un des motifs majeurs d'une pictarchéologie est de constituer ainsi une « mémoire de la Terre ». Alors, la pictarchéologie, qui accompagnera l'archéologie de terrain, permettra à l'Humanité de garder, malgré les bouleversements en cours, les racines de son passé, nécessaires aux branches de son avenir.

Et puis, un peu de science fiction... Il faut aussi songer à l'incontournable et tout aussi long et pénible voyage de l'Humanité future vers d'autres mondes. Des voyages au cours desquels « il ne faudra pas perdre de vue d'où l'on vient, pour comprendre où l'on va ». Une archive pictarchéologique à bord des navires spatiaux sera une source de découverte et de réconfort psychologique indispensable à tous les courageux équipages[41].

En ces temps où fleurissent les mondes virtuels des Second Life, World of Warcraft et autres EverQuest, le géocodage construit progressivement une véritable Terre virtuelle, en quatre dimensions, qui deviendra l'un des mondes possibles de demain.



[1] La caractéristique principale d'Internet étant la volatilité des informations en ligne, les liens indiqués tout au long de cet article (écrit en mai 2007), notamment ceux concernant les exemples de phénomènes liés au géocodage, sont susceptibles à l'avenir de devenir obsolètes, un inconvénient qui est indépendant de la volonté de l'auteur.

[2] Ou http://www.google.com, pour la version anglaise.

[3] Nous avons ignoré la définition du terme français « géocodage » trop sommaire, pour nous intéresser à celle de « geocoding » traduite de l'anglais : "Geocoding is the process of assigning geographic identifiers (e.g., codes or geographic coordinates expressed as latitude-longitude) to map features and other data records, such as street addresses. You can also geocode media, for example where a picture was taken, IP Addresses, and anything that has a geographic component. With geographic coordinates, the features can then be mapped and entered into Geographic Information Systems. A geocoder is a piece of software or a (web) service that helps in this process."

[4] L'adresse unique de toute ordinateur ou serveur sur le réseau Internet et qui permet, normalement, sa localisation physique.

[5] "Geotagging, sometimes referred to as Geocoding, is the process of adding geographical identification metadata to various media such as websites, RSS feeds, or images. This data usually consists of latitude and longitude coordinates, though it can also include altitude and place names. Geocoding also refers to the process of taking non-coordinate based geographical identifiers, such as a postal address, and converting them into geographic coordinates. Geotagging can help users find a wide variety of location-specific information. For instance, one can find images taken near a given location by entering a latitude and longtitude into a Geotagging-enabled image search engine. Geotagging-enabled information services can also potentially be used to find news, websites, or other resources."

[6] Système utilisé pour diffuser les mises à jour de site dont le contenu change fréquemment.

[7] Anglais To geolocate/geolocation.

[8] Google étant américain, ainsi que la plupart des satellites producteur d'images, les plus hautes résolutions se trouvent sur le continent nord américain, en particulier les villes où l'on distingue facilement les véhicules, le marquage des routes, le mobilier urbain et même des piétons.

[9] API : Application Programming Interface, interface normalisée permettant à un logiciel de faire appel aux fonctions d'un autre programme déjà disponible sur une machine.

[10] La version anglaise : http://www.google.com/local/add/lookup?hl=en-EN&gl=EN

[11] To mash up en anglais signifie « écraser, broyer, faire de la purée ».

[12] Wikipedia : "A mashup is a website or application that combines content from more than one source into an integrated experience."

[13] Pour rappel, en France, Orange, ex-Wanadoo, émanation de France Télécom, associé à Mappy, propose depuis plusieurs années un système « Photo de Villes » qui est assez proche du principe de Street View, mais beaucoup moins fonctionnel, car on n'y ne voit que les façades des immeubles de villes comme Paris, Bordeaux, Toulouse...

[14] Cela dit, l'expérience peut être limitée par la puissance de votre ordinateur et le débit de votre connexion ADSL...

[15] Digital Globe est la société qui fournit les images satellites.

[16] Le fichier KML (ou KMZ lorsqu'il est compressé en archive) est un fichier de type XML dans lequel l'information est structurée au moyen de balises.

[17] Bien entendu, en technologie informatique, rien n'est figé et, d'une part, il est possible qu'un genre d'API Google Earth soit un jour disponible pour intégration dans n'importe quel site Web et, d'autre part, que la fenêtre d'information puisse accueillir toute la technologie multimédia (son, vidéo, animations en Flash, boite à onglets et autre système de séquençage de l'information).

[18] Keyhole est le nom de l'entreprise qui a développé initialement l'outil précurseur de Google Earth, par la suite racheté par Google.

[19] En réalité, il apparaît que le travail des modérateurs se borne surtout à un contrôle « moral » (respect des règles communes de décence, de politesse, lutte contre la diffamation, les propos racistes, haineux, etc.), car par ailleurs, les posts font généralement l'objet d'une importante tolérance.

[20] "With the rapid increase in new members, and the corresponding increase in the number of placemarks being shared, we need to slow you down a little to check a few things."

[21] "Your fellow users have already shared many thousands of placemarks with the community. Please take a little time to switch on the Google Earth Community layer (you'll find it near the top of the Layers panel in your Google Earth program) and look at the placemarks that appear near where yours is."

[22] "If someone has already posted a placemark very similar to yours, consider contacting the poster (via the "private message" feature on the Community site, or by replying to the thread they made for the post) and helping them edit their post to make it more useful."

[23] "This is important ! [...] Many duplicate placemarks have been added in the past several months, and this reduces the usefullness of the Google Earth Community Layer."

[24] "Have you switched on the Google Earth Community layer to confirm that you aren't about to post a duplicate placemark ?"

[25] "Have you searched the Google Earth Community to see if your placemark has been posted before ?"

[26] Nous avons inventé ce néologisme en français pour éviter la périphrase : mettre dans la liste de vos liens préférés dans votre navigateur...

[27] "Share, discover, bookmark, and promote the placemarks that are important for you."

[28] Titre de la thèse de sociologie (1974, Uppsala University) de Hans Jürgen Holstein.

[29] Ou global village en anglais, est une expression de Marshall McLuhan dans son ouvrage The Medium is the Message, pour qualifier les effets de la mondialisation, des médias et des NTIC.

[30] Qui finira bien un jour par se transformer en un véritable rêve éveillé lorsque, devenu bionique, l'homme parviendra à vivre le virtuel comme un état de conscience semblable à la conscience du réel.

[31] Il suffit de copier-coller ces coordonnées telles quelles dans le moteur de recherche de Google Earth pour atteindre instantanément le lieu sur l'image satellite.

[32] Farce, canular, en anglais.

[33] Atlas de notre environnement changeant.

[34] Une autre méthode consiste à créer un marqueur temporaire, dont on peut ensuite copier-coller les coordonnées.

[35] A ne pas confondre avec l'altitude du point de vue, située en bas à droite de l'écran. L'élévation ne s'affiche que si l'on a coché l'option « Relief » dans la liste des layers.

[36] On se souvient que cette tendance spéculative a commencé dès l'arrivée des premières images satellites de la Lune et de Mars.

[37] Le système Street View de Google Maps commence tout juste, en 2007, à nous enlever cette frustration.

[38] Immeuble du siège social de la société Google, à Mountain View, près de San Francisco, Californie.

[39] Qui peut être fournie par Google Earth ou par un GPS.

[40] Chaque nerf optique issu de chaque œil se compose d'un million d'axones, soit au total environ 40% des afférences sensorielles. A titre de comparaison le nerf auditif ne comporte que trente mille fibres environ par oreille.

[41] L'idée n'est pas si irréaliste et les prochains voyages sur Mars pourraient voir sa mise en application.

Article paru en version courte sur AgoraVox.

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